Une jeûneuse: Nadine Weibel, anthropologue du religieux

Une jeûneuse: Nadine Weibel, anthropologue du religieux

Quelle(s) conviction(s) vous ont engagé(e) à participer à ce jeûne pour le climat ?

La thématique du jeûne m’interpelle depuis longtemps, dans mon expérience d’anthropologue où, dans le cadre de recherches sur le corps et l’alimentation,  j’ai été amenée à me pencher sur  les différents aspects des jeûnes présents dans l’ensemble des  systèmes religieux. Si les normes varient en fonction des traditions, si jeûner rime souvent avec pénitence et purification, la fascination face à ce phénomène est telle que cette pratique connaît, depuis une vingtaine d’années, un regain d’intérêt et s’exprime dans un contexte séculier, sur un mode novateur, s’inscrivant dans une quête de bien-être. La recherche médicale sur la question a fait d’énormes bons en avant, même en France, toujours un peu frileuse lorsqu’il s’agit d’explorer des champs “en marge”! Le terme de jeûne lui-même a subi des mutations: si jeûner signifie la privation totale de nourriture, on y associe aujourd’hui des privations partielles de certains types de nourriture, voire d’autres éléments, comme l’alcool, le tabac, les écrans, la musique, etc. Dans une compréhension contemporaine, jeûner peut devenir synonyme de renoncement temporaire à quelque chose dont on pense avoir du mal à se passer…

Sur le plan personnel également, le jeûne correspond à une situation qui m’est familière. J’ai plaisir à m’y exercer, depuis de longues années, sous des formes diverses, jeûnes plus ou moins longs, jeûnes intermittents, jeûnes hygiénistes, jeûnes thérapeutiques, jeûnes d’ouverture spirituelle…Végétarienne de naissance,  le jeûne est pour moi une des aventures de la vie, à la portée de chacun et de chacune. Je l’associe au silence, à la lenteur sage où l’on chemine en douceur, de manière avisée. Au-delà de la difficulté à maîtriser ses pulsions de nourriture (qui ne sont pas encore la faim, la vraie, que nous Occidentaux sur-nourris ne pouvons ressentir qu’après plusieurs jours de totale abstinence!) se profile le sentiment d’accéder à un mieux être, à la faveur, justement, de ce renoncement. Le jeûne devient ainsi un voyage intérieur, mais qui, paradoxalement nous ouvre à l’univers, aux autres, à l’altérité en général, nous aide à cultiver la bienveillance et la gratitude pour la multitude des possibles qui sont à notre portée. S’impose la conscience de faire partie d’un immense tout, d’être une infime particule de ce tout et d’être en harmonie avec ce dernier. Souvent des modifications apparaissent au niveau de l’esprit, transitoires, certes, des perceptions nouvelles, des sensations qui s’intensifient…Du vide nous migrons vers la plénitude…Si ce tableau peut sembler idyllique, je ne veux pas minimiser la difficulté de s’y remettre parfois malgré le bénéfices antérieurs accumulés!

Comment voulez-vous donner forme à votre jeûne pour le climat ?

Puisque j’ai plutôt pour habitude d’œuvrer en solitaire, ma démarche sera individuelle. Je jeûnerai tout en m’associant à ceux et celles qui le feront au même moment. Cependant, j’essayerai d’entraîner quelques ami(e)s, sensibles à l’écologie, qui cherchent depuis un certain temps déjà, une occasion pour se lancer dans cette expérience du jeûne. C’est la conjoncture idéale ! Je tâcherai de les stimuler, les conseiller, les rassurer. Nous pourrons nous retrouver ou nous téléphoner pour échanger nos impressions.

Parler du climat signifie parler de toutes les grandes questions qui secouent notre humanité. Quel thème vous tient particulièrement à cœur et pourquoi ? Par exemple : climat et migration, climat et biodiversité, climat et paix, climat et justice sociale, etc.

L’ensemble de ces thématiques me parlent : les migrations et leur impact (positif et prometteur, nous obligeant à un questionnement sur nous -mêmes, à reconsidérer le concept de relativité) sur les facettes de plus en plus multiculturelles et plurireligieuses de nos sociétés, d’Europe de l’Ouest. La biodiversité qu’elle soit végétale ou animale est, hélas, grandement menacée par les agissements humains, cette exigence donc de vivre le plus dignement possible en préservant son environnement, réduire l’impact carbonne, l’agriculture intensive, réduire la vitesse, le bruit, la consommation excessive. Climat et paix que j’associerais avec climat et harmonie, conditions essentielles à tous ces changements souhaités. Climat et justice sociale : oui, puisque celle-ci n’est pas toujours et toujours pas respectée sous d’autres climats, particulièrement pour ce qui touche à la condition féminine. Nous nous rendons trop peu compte, nous femmes, quelle privilège nous avons de vivre à notre époque sous nos latitudes… Je rajouterais climat et responsabilité puisqu’il s’agit là du point d’orgue, en amont à cette évolution (ré-volution?!) tant attendue. Les consciences s’ouvrent et s’éclairent en témoigne l’initiative qui nous fait parler !

Quelle question ou interpellation souhaitez-vous adresser à nos dirigeants politiques lors de la COP26?

“Le jeûne pour le climat” s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler “les jeûnes pour une cause” dans lesquels Gandhi s’est particulièrement investi. Cette proposition qui mêle combat pour le climat à une démarche qui s’impose doucement dans les cultures occidentales puisque le regard qu’elles portent sur le jeûne est en train d’évoluer, est parfaitement dans l’air de temps, complètement écologique aussi dans la balance énergétique. Opposer ainsi le rien au diktat du toujours plus, la lenteur à la vitesse, le profond au superficiel peut être un point de départ pour changer ses habitudes, notamment vers une alimentation plus saine, plus végétale, avec des bénéfices personnels au niveau de son corps et de son esprit mais aussi pour le bien de la planète dans le respect et la conscience de celle-ci. Une agriculture saisonnière, moins intensive, une consommation plus locale (tout en continuant les échanges avec les pays pauvres en en redéfinissant sans doute les conditions puisque, à mon sens, cela procède d’un devoir des pays riches et que l’option du “tout local” n’est pas recevable), le rejet de la culture de l’immédiateté participent de ce fantastique défi. Mais avant toute chose, au-delà d’une certaine euphorie collective qui bien sûr, est porteuse d’une parole forte, audible, se profile en filigrane un message vital, celui d’un effort qui se poursuit plus humblement à l’échelle individuelle, au quotidien. C’est l’addition des gestes élémentaires produits par chacun, par chacune, à son petit niveau, dans une démarche d’intégration de cette notion du “moins”. C’est ainsi, j’en ai la conviction, que les choses peuvent évoluer sur un plan plus vaste, vers un retour d’une certaine sérénité et du climat et de la planète.

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